CONVERSATIONS

Rémi Coignet

Entretiens avec: 

Morten Andersen, 

Irène Attinger, Lewis Baltz, 

Daniel Blaufuks, 

Broomberg & Chanarin, 

Elina Brotherus, 

Raphaël Dallaporta, 

JH Engström, 

Bernard Faucon, 

Horacio Fernández, 

Paul Graham, Guido Guidi, 

Rob Hornstra, 

Pieter Hugo, 

Kummer & Herrman, SYB, 

Eva Leitolf, 

Ethan Levitas, 

Michael Mack, Lesley A. Martin, 

Daido Moriyama, 

Mathieu Pernot, 

Anders Petersen, 

Joachim Schmidt, 

Ivan Vartanian

 

Versions française et anglaise

The Eyes Publishing, 2014

Disponible ici

Conversations, est un ensemble de vingt quatre entretiens entre Rémi Coignet et les grands acteurs de la photographie contemporaine. Daido Moriyama, Anders Petersen ou Lewis Baltz reviennent sur leur œuvre et dévoilent leurs conceptions du livre de photographie. Au fil des entretiens se dessine une géographie de la photographie contemporaine.

Extraits :

Lewis Baltz

RC : Photographier de l’architecture, des paysages, est-ce une manière de tenir un discours sur la production de richesse, sur le système capitaliste ? 

LB : Mon Dieu, j’espère bien que ça l’est ! Tout sujet pourrait l’être, mais celui-là assurément, du fait de la cynique marchandisation des conditions de vie des gens. Une maison porte une grande charge émotionnelle. Elle fait sans doute davantage partie de l’identité de chacun qu’une voiture, des habits ou même une nationalité. L’imaginaire américain véhicule cette notion : « la maison d’un homme est son château ». Mais aujourd’hui la maison d’un homme définit son pouvoir d’achat, ou même, comme on l’a vu récemment, son absence de pouvoir d’achat. Une maison est une marchandise comme une autre. Nous vivons dans un monde où tout est marchandise. Et ce qui ne l’est pas encore le devient. Vous ne serez sans doute pas très surpris si je considère ce projet comme ni très sain ni très brillant. 

Adam Broomberg & Oliver Chanarin

AB : Pour le dire très simplement, de manière presque enfantine, à l’école, j’ai lu l’Ancien Testament tous les jours pendant douze ans. Et je ne pensais plus avoir de relation à ce livre avant de lire Adi Ophir. Il affirme que la Bible peut être vue comme une parabole de l’essor
des États modernes. Dieu a choisi son peuple, lui a donné des lois. Les hommes lui ont désobéi et il les a punis sévèrement. Et l’on peut remplacer le mot « Dieu » par celui de « gouvernement » ou d’« État »... Nous sommes tous nés avec ce contrat tacite selon lequel nous acceptons qu’existent la peine de mort, l’invasion de l’Irak, les amendes de stationnement et toutes ces lois. Mais je n’ai pas signé de contrat en naissant ! Et nous sommes là, à vivre dans cette étrange société. Cette lecture m’a beaucoup excité, car pour moi ce livre [la Bible] est devenu vivant. Et cela m’a également aidé à comprendre que j’étais en quelque sorte en colère contre ce livre. 

RC : Comment avez-vous travaillé : avez-vous d’abord choisi les phrases qui sont soulignées dans Holy Bible ou les images ? 

OC : Nous avons commencé par lire la Bible. Nous avons lu l’Ancien et le Nouveau Testament, chose que très peu de gens font désormais, car c’est un vrai travail […] Nous avons continué à lire la Bible et à sélectionner des passages qui étaient intéressants pour nous, non parce qu’ils étaient bibliques, mais d’abord parce qu’ils résonnaient dans le contemporain et ensuite parce qu’ils traitaient d’une manière ou d’une autre de la fabrication des images. Tout au long de la Bible il y a des références aux images et à leur production et cela de manières très diverses et avec des perspectives tout aussi diverses. Le métarécit de ce livre est vraiment la production des images.

 

Elina Brotherus

RC : Dans « The new painting », il y a un polyptyque que j’aime beaucoup : tu te représentes face à un miroir embué, et peu à peu la buée s’en va et on découvre ton visage. Est-ce cela la photographie ? un lent dévoilement ? 

EB : C’est cela ! On peut dire que cette série est une analogie de la photographie. Elle montre un petit processus physique inscrit dans une durée. Comme la plaque d’argent du daguerréotype que l’on développait avec de la vapeur de mercure. Là, on a la vapeur qui disparaît et le portrait qui apparaît. 

JH Engström

RC : Il y a des photographes qui tiennent les gens à distance et d’autres qui vont vers eux, y compris physiquement, comme William Klein. J’ai l’impression que tu appartiens plutôt à cette seconde catégorie ? 

JHE : Oui. Je m’intéresse à cette question. Que signifie être proche, que signifie être distant ? C’est ce que j’ai écrit au dos de Trying to Dance : « Il est plus facile de rester à distance. » Observer de loin est une manière de rester en sécurité. En te rapprochant, tu te montres. Mais si tu décides d’être proche de ton sujet, tu te dévoiles en tant que photographe tout autant que sont dévoilés les gens que tu photographies. Peut-être la photographie pose-t-elle cette question : que signifie être présent ou absent ? être proche ou lointain ? Toute la photographie circule entre cette proximité et cette distance, que tu sois en train de photographier ou de regarder des images. 

 

Daido Moriyama

 

RC : Il y a très souvent dans votre travail des images d’images : photos de presse, portraits de stars (Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, etc.), photos trouvées ou mannequins de vitrines. Les voyez-vous comme un matériau photographique intéressant ou plutôt comme une représentation de notre réalité contemporaine ? 

DM : [Daido Moriyama réfléchit un moment.] Que ce soit un écran de télévision qui diffuse une image, un poster, ou ce que l’on veut d’autre, moi, je trouve une image en voyant d’autres images. Au fond, que je prenne une photographie d’une femme dans la rue ou que je prenne une photographie d’une photographie de cette femme dans la rue, ce sera toujours dans une confrontation entre ces différents niveaux que se créent mes images. J’aime que mon travail se situe dans cette confusion. Mon travail consiste à mettre tous ces niveaux à plat. Je ne crée pas de hiérarchie entre les images. Jamais.