État de l’édition photographique

Comme tous les ans, la librairie Photo Eye a demandé à une vingtaine de personnalités du monde de la photo de présenter leurs livres favoris publiés au cours de l'année écoulée. On y trouve des photographes comme Martin Parr , Alec Soth, John Gossage ou Morten Andersen, mais aussi des curateurs et des éditeurs. Observer la sélection de livres opérée par ces fins connaisseurs permet de tirer quelques enseignements sur l'état de l'édition photo contemporaine.


Premier constat, l'extrême éparpillement du choix des votants. Le livre le plus cité, Broken Manual d'Alec Soth (Steidl) n'a été retenu que par six personnes sur 27 ! Ensuite seul Quatorze Juillet de Johan Van der Keuken est cité par cinq personnes. Deux livres sont cités par quatre personnes, 11 le sont par trois, et 23 par deux votants. Tous les autres livres, soit 150, ne sont sélectionnés qu'une fois ! On voit donc qu'aucun livre ne s'impose comme étant incontournable et qu'aucun consensus ne se dégage parmi les spécialistes pour déterminer les meilleurs livres de l'année. Au total, les suffrages se sont portés sur 190 titres différents. Cette grande dispersion et le nombre de titres retenus sont un reflet de l'inflation du nombre de livres de photos édités chaque année.


Parmi les livres retenus, six sont des ré-éditions de classiques de l'histoire de la photographie et 17 des ouvrages à caractère historique (consacrés à Moholy-Nagy ou Cartier-Bressson par exemple). Photography 1965-74 de Yutaka Takanashi qui a obtenu le Prix du livre à Arles en 2010, n'est cité qu'une fois.


24 titres au moins* sont autoédités. Soit tout de même un huitième du corpus retenu. Cette prévalence peut partiellement s'expliquer par la présence dans le jury d'activistes de l'auto-édition comme Laurence Vecten, Bruno Ceschel, Larissa Leclair ou Jorg Colbert. Mais plus significativement cela témoigne du développement rapide de cette pratique, grandement facilitée par l'essor des technologies numériques, de l'impression à la diffusion via Internet.


Au nombre de titres choisi correspond celui des éditeurs. Sans grande surprise, le plus souvent cité est Steidl avec 24 votes répartis sur 13 livres différents. Viennent ensuite Aperture (11 votes, 6 livres), Hatje Cantz (9 votes, 7 livres), Twin Palms (7 votes, 2 livres), Nazraeli (6 votes, 4 livres) et Chris Boot (5 votes, 3 livres). On le voit, les éditeurs les mieux établis proposant des ouvrages d'un certain standard de qualité trustent les premières places. Au rang des surprises Morel Books qui se hisse dans la cour des grands avec quatre votes pour trois livres et le Suédois Journal qui ne reçoit que deux votes pour deux titres. 22 éditeurs sont cités pour plus d'un titre. Parmi les français figurent Xavier Barral et Filigranes (2 votes et deux livres chacun). Si les "grands" éditeurs sont logiquement les plus cités, ils sont concurrencés par une myriade d'intervenants de toutes tailles : presses universitaires, galeries d'art, éditeurs dits indépendants ou photographes autoédités. Enfin, si l'on quitte la dimension statistique pour revenir à l'esthétique, l'éparpillement des votes laisse la sensation un peu amère que tout se vaut. Et que cette sélection de Photo Eye, conçue à l'origine comme un guide de choix pour les clients, perd, peu à peu, de sa raison d'être.


* Au moins, car il est probable que sous des noms d’éditeurs méconnus se cachent des auteurs qui s’auto-éditent.

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Tout le monde aime détester les listes de "meilleurs" livres. Je constate pourtant que nombreux sont ceux qui aiment en produire et plus nombreux encore ceux qui aiment en lire. J’en veux pour preuve

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