Geert van Kesteren BAGHDAD CALLING


Alors que le chœur des pleureuses vient de se réunir rituellement à Perpignan (1) pour déplorer la mort du photojournalisme, Geert van Kesteren démontre, avec son deuxième ouvrage consacré à l'Irak, que le photoreportage conserve toute sa pertinence à condition de lui inventer de nouvelles formes. Au panier les Pietàs et autres images iconiques ou larmoyantes ! Place donc au renouveau (relatif) des formes photographiques, au renouveau de l'editing et de la conception du livre de photojournalisme.


Why Mister, Why ?



Pour comprendre la démarche de van Kesteren, un retour sur son premier livre consacré à l'Irak, Why Mister, Why ? s'impose. Dès la fin "officielle" de la guerre d'Irak en avril 2003, le photographe se précipite à Bagdad sous assignment (mandat) des magazines Newsweek et Stern. Ce qui vaut un brevet de photojournaliste de haut vol. Van Kesteren fréquente le Moyen-Orient et l'Irak depuis 1998. Il y a ses entrées et ses contacts. Entre mi-2003 et mi-2004, il passe au moins sept mois en Irak. Why Mister, Why ? parait à l'automne 2004. Les photos donnent à voir les multiples facettes de la guerre qui se poursuit malgré les pétitions officielles : charniers, bombardements, intrusions de militaires chez des civils, scènes de vie quotidienne malgré tout… Les images sont souvent décadrées, parfois floues, prises dans l'urgence. Malgré le passage du noir et blanc à la couleur, la prise de vue évoque un grand photojournaliste hétérodoxe, Gilles Peress dans ses Telex Persan ou Farewell to Bosnia. Même rage, même mépris de la belle image.



Le livre Why Mister, Why ? se présente comme un petit volume broché (de tout de même 544 pages) "mal" fini et imprimé sur un papier de faible grammage. "Mal" fini car les graphistes ont eu l'idée de faire apposer les stries indispensables au brochage de la couverture sur les quatre tranches du bloc papier et non sur le seul côté gauche. Une malfaçon qui correspond au refus de la belle image : ceci n'est pas un beau livre ! Deuxième point, Why Mister, Why ? est bilingue anglais arabe (2). Conséquence, le livre doit pouvoir se lire de gauche à droite, mais aussi de droite à gauche. Autrement dit, la première page pour le lecteur occidental est la dernière pour le lecteur arabophone. La première photo du livre pour l'un est la dernière pour l'autre. Ce qui témoigne du refus de van Kesteren de construire une "story", un récit univoque. Qu'on prenne ses images dans un sens ou l'autre n'a pas d'importance. D'ailleurs on a tendance à feuilleter le livre, plus qu'à suivre scrupuleusement son déroulé. Toutes les photos sont traitées à égalité : double page pour les horizontales, pleine page pour les verticales. Pas de mise en exergue de temps forts ou d'images "emblématiques". C'est l'ensemble des images réunies dans une forme très travaillée, mais à rebours des pratiques communes du livre de photoreportage qui permettent au lecteur de trouver une réponse, forcément orientée, à la question que pose le titre.


Baghdad Calling


Soit que la violence à l'égard des journalistes soit devenue intenable (209 tués et 14 kidnappés en 5 ans selon Reporters sans frontières), soit qu'il ait estimé ne pouvoir que reproduire, encore et encore, les mêmes images de violence, van Kesteren a renoncé à retourner en Irak ces trois dernières années. Dans le même temps, il était frappé par le nombre de réfugiés causés par ce conflit : sur 23 millions d'Irakiens, près de 4 millions ont été déplacés dont 2 millions ont trouvé refuge à l'étranger. Le photographe est parti en 2007 à leur rencontre en différents points du monde arabe : Damas, Amman, Istanbul… Pourtant il était peu satisfait de ses images qui si elles témoignaient de la vie quotidienne précaire des réfugiés étaient incapables de rendre compte de la violence toujours à l'œuvre en Irak, mais aussi dans les esprits des réfugiés. En quelques années, une nouvelle technologie (impliquant forcément une nouvelle réalité) s'est imposée dans les pays émergents, dont l'Irak et le Moyen-Orient : le téléphone portable. Un article du New York Times rapportait en 2006 que le nombre de mobiles en circulation dans le pays était passé de 1,4 million en 2004 à 7,1 millions deux ans plus tard. Et bien sûr, les Irakiens utilisent leurs nouveaux outils numériques, comme tout un chacun, pour photographier la vie de tous les jours, mais aussi pour transmettre ces images aux membres de la famille en exil. Prenant acte de cette nouvelle réalité et de ces nouvelles images qui lui semblaient bien plus fortes que les siennes, Geert van Kesteren a entrepris, avec l'aide de quelques comparses, de rassembler un vaste corpus de photos réalisées en Irak avec des mobiles. De photographe, il s'est fait éditeur.



Le titre évoque bien sûr les liaisons cellulaires entre les exilés et les familles restées au pays, mais il fait aussi (surtout ?) référence au London Calling des Clash. D'ailleurs, sans le connaître, on soupçonne Geert van Kesteren d'être un punk du photojournalisme. Formellement, le livre est un peu plus grand que son prédécesseur. La couverture est imprimée sur un mauvais carton. Le brochage est de piètre qualité. Les premières pages d'un format horizontalement inférieur d'environ 2 centimètres à celui de la couverture portent un texte de présentation dans une typographie de type "Courier", autrement dit le degré zéro du graphisme. Le papier mat est extrêmement léger. Ce papier et ce format réduit par rapport à la couverture seront repris dans le corps de l'ouvrage pour présenter les photos de réfugiés dont van Kesteren est l'auteur. Après ce premier cahier de textes, place aux photos téléphonées réalisées par des Irakiens anonymes. Là changement de papier et de format : format équivalent à celui de la couverture et papier journal qui garde la trace des pinces qui saisissent les feuilles et un bord légèrement dentelé. Il ne faut sans doute pas voir dans ce changement de papier et dans ces effets de matière uniquement une recherche d'esthétique low-tech, mais la possibilité offerte d'agrandir davantage les photos prises avec des téléphones qui ont la plupart du temps une faible résolution (3).


Ces photos amateur de faible qualité technique et esthétique donnent à voir aussi bien la banalité de la vie quotidienne (fêtes de famille, portraits, moments de loisir, etc.) que l'insoutenable d'un pays en proie au chaos : attentats, bombardements, blessés… Pour les Irakiens ces deux types d'événements ne sont évidemment pas disjoints, mais les deux facettes d'une même réalité. C'est l'une des grandes réussites de van Kesteren de mettre en perspective cette dualité. Les citoyens ordinaires photographient ce qui leur semble important sans hiérarchie entre grande et petite Histoire, quand les journalistes vont choisir un angle, construire un récit, adopter un style axé le plus souvent sur le dramatique ou le spectaculaire. Van Kesteren prend donc le risque de s'effacer partiellement en tant qu'auteur pour se faire l'organisateur d'images "sans qualité", mais qui n'en sont pas moins des témoignages essentiels.


Geert van Kesteren ne révolutionne pas le photojournalisme, mais du moins il interroge sa pratique. Avec Why Mister, Why ? il démontrait qu'on peut être critique sans être démonstratif et qu'il est possible de sortir du récit univoque et linéaire. Avec Baghdad Calling, il prend acte du développement du numérique et des pratiques amateurs qui en découlent. Au lieu de repousser d'un haussement d'épaules ces réalités nouvelles, il prend le parti de les intégrer dans le champ de l'information au risque d'écorner l'aura des photographes de guerre. De quoi faire avancer le débat sur l'avenir du photojournalisme.


Geert van Kesteren, Why Mister, Why ? Artimo, 2004, 544 pages. Baghdad Calling, Episode Publishers, 2008, 388 pages.


 (1) Voir le texte de présentation du colloque intitulé "Crise de l'information, crise du journalisme, crise du photojournalisme ? "  
(2) Il existe également une version hollandais-arabe.
(3) Sans trop entrer dans le détails, là où, pour un magazine ou un livre, une résolution des images de 300 DPI (points par pouce) est indispensable pour obtenir une reproduction correcte, cette résolution peut descendre facilement à 144 DPI sur un papier journal. Cela correspond à ce que l'on nomme la trame qui sera plus ou moins fine en fonction de la capacité d'absorbsion de l'encre par le papier. Grossièrement, le papier journal "boit" d'avantage d'encre et donc les points qu'on y dépose doivent être plus gros. Double conséquence, la reproduction est de moins bonne qualité (car composée de moins de points) mais en revanche on peut agrandir davantage une image de faible résolution.

Allez voir ailleurs !

Le site de Geert van Kesteren consacré à Why Mister, Why ?  et celui consacré dédié à  Baghdad Calling .

La distribution des ouvrages de van Kesteren étant un peu erratique, on peut les trouver sur le site de l’éditeur .

Le site de Visa pour l’image , le festival de photo-journalisme de Perpignan.

Un excellent article sur Perpignan sur Rue 89 .

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