Henk Wildschut SHELTER


Le photojournalisme, on le sait, subit une crise profonde, esthétique autant que financière. Aussi, est-il particulièrement intéressant d'observer les multiples tentatives contemporaines pour trouver d'autres voies de représentation de l'actualité. Ce renouvellement des formes passe par les stratégies de prise de vue, mais aussi par les modes de diffusion. Dans ce cadre, Shelter (abri, refuge, baraque, en anglais) est une grande réussite. Henk Wildschut s'est attaché à une réalité contemporaine : celle des "jungles", ces campements sauvages de migrants. En France on connaît particulièrement celle de Calais où se sont retrouvés les sans-papiers expulsés de Sangatte. Pour autant de tels lieux existent un peu partout en Europe. Wildschut a photographié d'autres jungles en Espagne, en Italie, en Grèce et à Malte. Mais c'est à Calais que ce Néerlandais n'a cessé de revenir entre 2006 et 2010. S'il ne dédaigne pas photographier les migrants, Wildschut s'attache surtout à représenter les sordides cabanes qu'ils se construisent dans les bois. Insensiblement, regardant ce décor de misère, le spectateur installé bien au chaud, confortablement assis dans son canapé, vient à y trouve de la beauté. Ces constructions précaires évoquent quelque installation d'art contemporain, ou les huttes de quelque peuplade de Mongolie ou même les architectures légères de Shigeru Ban. Feuilles de plastique colorées, chatoyantes couvertures bon marché font assaut de séduction. Il n'y a pas pour autant chez Wildschut de volonté de produire du beau à partir du tragique. Ses photos sont détachées, presque froides. Mais, en n'étant pas lourdement démonstratif, il parvient à mettre en évidence l'ambiguïté de notre regard.


Pour présenter son travail, Henk Wildschut a choisi la forme du livre. Comme souvent chez les Néerlandais la conception graphique est remarquable. Ici, elle peut se lire de deux manières opposées. D'une part comme un brillant exercice de style esthétique. Ce serait une erreur. De l'autre comme une métonymie des sujets représentés par Wildschut. En effet, la maquette reprend la conception de bric et de broc des cabanes de fortunes des migrants. La jaquette peut se déplier comme on le ferait d'une couverture de survie. Elle dévoile alors les plats 1 et 4 du livre. Ils sont conçus d'un "mauvais" carton marron. Plié en deux, ce carton fait également office de pages de garde. Offrant ainsi une double protection à l'intérieur du livre. Le dos, lui laisse voir sa structure. Les couleurs multiples des pages intérieures s'y reflètent sous l'arrimage de couture et de colle. À l'intérieur, des hauteurs de page différentes* alternent. Cette esthétique minimaliste, mais très travaillée contribue fortement à la gêne ressentie par le spectateur qui s'interroge sur l'obscénité de la quête du beau (et de la belle image) là où se joue une tragédie.


Henk Wildschut, Shelter, Post Editions, broché sous jaquette, 112 pages.


* Un peu comme dans La Liste de Sophie Ristelhueber.


Allez voir ailleurs !

Le site de Henk Wildschut.

Présentation de Shelter sur le site de l’éditeur.

Portfolio paru dans FOAM.

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