Stephen Gill COMING UP FOR AIR

Alors que l'auto-édition et l'édition "indépendante" suscitent un intérêt croissant* le photographe Stephen Gill représente un cas d'école. Il a fondé Nobody, sa propre maison d'édition, en 2005. Il a, depuis, publié une quinzaine de livres dont pas moins de quatre en 2010 ! Gill conçoit le livre comme la finalité de son travail photographique. Posséder sa propre structure lui permet d'expérimenter typographies, maquettes ou techniques d'impression. Par delà, cette indépendance lui permet dans sa pratique photographique de multiplier les sujets et les approches. Parfois, c'est réussi, d'autres moins. Peu importe. Coming up for Air appartient aux réussites.


Stephen Gill a souvent choisi ses sujets en bas de chez lui, dans son quartier de Hackney, aux confins de l'East End londonien. D'abord dans une veine légèrement ironique, suivant les pas de son plus fervent supporter, Martin Parr. Ainsi des mamies à caddie ou des panneaux publicitaires vus de dos. Puis, il a évolué vers une forme de poésie teintée d'absurde (Archeology in reverse par exemple). Néanmoins, tous ses ouvrages jusqu'ici conservaient une forme documentaire. Il abandonne totalement cette dimension avec Coming up for Air. Ce livre est le résultat de longs séjours au Japon en 2008 et 2009. Sans en singer l'esthétique, comme ont pu le faire d'autres photographes occidentaux, Stephen Gill nous semble réactiver l'esprit Provoke : photographie de poésie**, flou, décadrage, multiplication des "erreurs" techniques, attention à des sujets absolument anodins. Le titre signifie littéralement venir respirer à la surface, mais aussi, quitter une activité pour passer à autre chose. Il est également une référence (volontaire ?) au roman éponyme de George Orwell dans lequel l'industrialisation et le capitalisme sèment la destruction. Les photos de Gill tournent autour de ces trois notions. Les images, aqueuses présentent une dominante bleue. Près de la moitié représentent des poissons ou des mollusques dans des aquariums. Le photographe, lui, a quitté Hackney pour le Japon. La réalité que l'on perçoit si elle n'est pas sordide n'est pas des plus réjouissantes : un homme dort sur un banc public, des salarymen se pressent vers leur travail.


L'editing de Coming up for Air est tout à fait remarquable. En effet, chose assez rare dans l'édition actuelle, c'est un editing par contiguïté. Autrement dit, ce n'est pas une progression logique ou narrative qui organise la succession des photos, mais des rapprochements de couleurs, de motifs, de thématiques. Cette forme de construction plus sensuelle qu'intellectuelle ainsi que la multiplication des "accidents" photographiques –flou, etc.– font de Coming up for Air un grand livre de poésie photographique, avec ses variations –sur les parapluies par exemple– ses scansions –les aquariums– et ses fugues vers l'ailleurs japonais.


Stephen Gill, Coming up for Air, coed. Nobody et Archive of Modern Conflict, relié sous jaquette acétate, 106 pages.

Si le tirage, très important pour un éditeur “indépendant”, est de 4500 copies, chaque exemplaire est unique, la jaquette ayant été peinte à la main.


* Au printemps 2010, la Photographer’s gallery de Londres présentait Self publish, be happy. Au menu, débats, rencontres et signatures. À Arles en juillet Hypermarkt et Le Garage prenaient le relais. En septembre les amateurs se retrouvaient à Nogent-sur-Marne pour Publish it Yourself. Enfin en novembre la première édition du salon Offrint Paris réunissait près de 70 éditeurs indépendants.

** Comme il y a un cinéma de poésie chez Pasolini


Allez voir ailleurs !

Présentation du livre sur le site de Stephen Gill.

Article et autres photos sur le site du Telegraph.

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