Une conversation avec Bernard Faucon


Dès la fin des années 1970, Bernard Faucon a grandement contribué, au côté de quelques autres, à renouveler le genre de la mise en scène photographique. Ses photos de mannequins l’ont immédiatement rendu célèbre avec la parution en 1980 des Grandes Vacances. Il a ensuite développé des séries de plus en plus radicales jusqu’à constater que l’écriture prenait, pour lui, le pas sur l’image. Il revient ici sur son parcours depuis ses premières photos d’adolescence jusqu’à La Fin de l’image en 1997 où il décide de renoncer à la photographie. Il évoque ses nouveaux projets et, question éminemment actuelle, le passage de l’ère de la photographie à celle de l’image que nous vivons. Rencontre chez lui, à Paris, autour d’un thé vert et de délicieux biscuits qu’il a confectionnés.


D’où provient ton intérêt pour la photographie ? Tu étais plutôt porté sur la peinture à l’origine. C’est parti de l’appareil qu'on m'a offert quand j'avais 14 ans. Il s'est trouvé que c'était un 6x6, que le premier film que j'ai acheté était un Ektachrome. J'ai mis le film dans le boîtier et j'ai été fasciné par le résultat. Je me suis mis à faire des photos, ébloui par cette technique, par cette possibilité de capter le monde. D'autant que ces grandes diapos 6x6 étaient très spectaculaires. Je prenais tellement de plaisir à prendre ces photos que je pensais que c'était du jeu. À côté de ça, j'essayais de peindre, j'étais très maladroit, je faisais ce que je pouvais. J'aurais aimé être peintre, écrivain je n’osais pas y penser. La photo ne me semblait pas sérieuse, mais j'y prenais un plaisir fou. Pendant toutes ces années d'adolescence, je photographiais les paysages du Luberon, je photographiais mon petit frère. Des visages, des lumières. Il n'y avait absolument pas de construction, c'était des captations un peu métaphysiques. La mise en scène est arrivée en 1976, à la faveur de ces mannequins qui ont habité mes premières photos. J'avais commencé à les accumuler sans but artistique, plutôt commercial. J'en faisais même le commerce, je m’étais baptisé « Premier mannequiniste du monde » !


…Et tu étudiais la philosophie à la Sorbonne en même temps. Je venais de finir ma maîtrise de philo et je préparais vaguement l'agrégation, j'ai eu évidemment une note lamentable. C'est peu après que je suis tombé sur ces mannequins et que j'ai initié ce commerce. L'idée de la mise en scène est arrivée en une saison. Au printemps 1976, j'ai eu tout d'un coup l'idée de réunir ces mannequins d'enfants, dont je gardais les plus beaux, et ce paysage du Luberon où j'avais grandi – et où continuaient de résonner les cris d'enfants de la colonie de vacances de mes parents – dans un projet photographique. Je suis arrivé dans le Luberon l'été 76 avec une voiture pleine de mannequins et j'ai commencé mes mises en scène comme un enragé, un illuminé. Avec la sensation de mettre à jour quelque chose d’extraordinaire, de l'ordre du Temps Retrouvé. L’intuition qu’en mettant en scène ces petits mannequins dans les paysages qui étaient ceux de ma jeunesse et de mon enfance j’allais au devant d’une restauration du temps.


Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations où vous le trouverez dans son intégralité.

French and English version available.


Photo collection Bernard Faucon

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