Une conversation avec Daniel Blaufuks


Depuis la fin des années 1980, le photographe et réalisateur portugais Daniel Blaufuks a développé une œuvre marquée par une puissante réflexion sur la mémoire individuelle et collective, mais également par une forte dimension ironique. Son travail a été largement exposé, au Portugal bien sûr, mais aussi à New York, en Allemagne, en Espagne, au Brésil ou en Italie. Pour une raison difficilement compréhensible, il n'a jamais encore été montré en France. De même, la vingtaine de livres qu'il a publiés n'ont pas été distribués ici. Ce n'est donc qu'avec le formidable Terezin, édité en 2010 par Steidl, que le public français a réellement pu le découvrir. Daniel Blaufuks inaugure ces jours-ci une nouvelle exposition à la ffotogalery de Cardiff et publie à cette occasion un nouveau livre, Works on Memory. Il revient ici, sur les sources de son travail. Il évoque encore son usage des images trouvées, son emploi de formes littéraires ou le changement de paradigme qu'implique le numérique. Rencontre en décembre dernier, tandis que Daniel Blaufuks était en résidence à Paris.

Tu as une exposition qui débute mi-janvier à Cardiff au Pays de Galles. Que vas-tu montrer ?

C’est ma première exposition où je ne présente pas de nouveaux travaux. Le choix des images s’est fait avec deux curateurs, Filipa Oliveira et David Drake. Les images présentées montrent une direction très importante de ma recherche : la mémoire. On verra un travail complet, Terezin et des pièces extraites d’autres séries.


L’exposition s’intitule justement Works on Memory. "Travaux sur la mémoire", ce pourrait être une définition de toute ton œuvre, Non ?

Oui, c’en est l’un des points les plus évidents et forts. Je m’y intéresse lorsque la mémoire personnelle coïncide avec la mémoire collective. Mais il y a également d’autres directions dans mon travail. La mémoire y occupe une place importante parce que mon travail est un reflet de mes préoccupations. Mais je ne suis pas réductible à mon travail.


Je me demande si ton histoire personnelle, le fait d’appartenir à une famille juive qui a fui la Pologne et l’Allemagne pour s’établir au Portugal dans les années 1930 joue dans ton intérêt pour la mémoire ? Je pense que c’est fondamental. Je suis né dans un pays qui n’a pas beaucoup de mémoire, au sein d’une famille qui a dû changer sa mémoire. Au Portugal, les autres enfants avaient des parents, des grands-parents, beaucoup de cousins et surtout des villages où ils partaient pour Noël ou pour les grandes vacances. Leur mémoire personnelle se mélangeait avec l’histoire de la famille. Dans mon enfance, il n’y avait pas beaucoup d’étrangers au Portugal. Moi, je n’étais pas vraiment un étranger, mais je ne partageais pas cette histoire. Mon histoire était celle des cinq personnes qui formaient ma famille. D’une certaine façon, le passé n’était pas tangible, mais virtuel. Il n’y avait pas un village où aller. Pas beaucoup d’objets non plus, parce que ceux-ci étaient restés en Allemagne. Cet arrière-plan est la raison principale de mon intérêt pour ce thème énorme qu’est la mémoire. Aujourd’hui, cela s’étend aux archives, car nous vivons le passage des archives analogiques aux archives numériques. Ces thématiques sont à la mode dans la photographie et dans l’art. Mais, pour moi, elles sont partie intégrante de ma personnalité.

Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations où vous le trouverez dans son intégralité.

French and English version available.


Autoportrait © Daniel Blaufuks

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