Une conversation avec Ethan Levitas


Ethan Levitas conduit depuis une dizaine d'années un travail ancré à la street photography. Son œuvre, plastiquement très forte, est solidement arrimée à une réflexion poussée sur ce que peuvent le médium et l'acte photographique. Par ses images, il relie ces deux premiers niveaux à un questionnement serré des relations sociales dans l'espace public. Quelques jours après Paris Photo 2013 où il exposait, conversation sur un coin de canapé après un déjeuner sur le pouce.


Depuis 10 ans, tu as élaboré quatre séries qui traitent de la rue new-yorkaise et de la sécurité. Est-ce que le 11 septembre a influencé ton travail ?

Je ne considère pas que ces travaux portent sur les rues de New York ou sur la sécurité, en tant que tels. Mais oui, ils ont été faits dans les rues de New York. Par de nombreux aspects, ils utilisent la question de l’autorité comme un point à partir duquel pivoter, comme un espace dans lequel contextualiser l’action de regarder. Cela est-il lié au 11 septembre ? Il semble que toute personne intéressée par New York ait quelque chose à voir avec les événements de l’automne 2001. Il serait donc difficile de dire qu’il n’y a pas de liens. Mais ce n’est pas mon sujet en soi.


Je travaille au cœur de ce que l’on appelle souvent la street photography. Le sujet de cette pratique, telle que je la comprends, n'est pas un objet ou une problématique: il s'agit d'une relation, entre des personnes, entre des choses, en rapport avec le photographe. Mon travail a pour sujet de concevoir cette relation elle-même, de la mettre en évidence et d'étudier les implications des possibilités qu'elle offre.


Prenons les séries dans l’ordre. La première Untitled/This is just to Say représente le métro de New York. Pourquoi ce choix ?

Je suis né à New York. Le train est une expérience collective très importante. Il constitue une situation très intéressante où, en même temps, on fait partie du public tout en restant à part. Cette métaphore est très facile à comprendre. C’est quelque chose qui m’a toujours intéressé. Cela a été le sujet du regard et de la représentation de nombreux photographes depuis un siècle. Dans l’histoire de la photographie, c’est un cadre de référence important. Tout particulièrement à cette époque-là, juste après l’automne 2001, où les questions et les conceptions de l’identité collective –“qui sommes-nous, que faisons-nous, où allons-nous”– étaient particulièrement pertinentes pour le public comme pour les artistes. Concernant mon travail, la raison principale était la manière dont le train est lié à la photographie elle-même. Ceci, soit dit en passant, est au cœur de tout mon travail. Pour moi, les questions premières portent sur le médium. C’est la photographie qui m’a conduit au train. Et non l’histoire, comme on pourrait le penser.


Ce que je veux dire est ceci: soudainement, il a été proposé, au nom de l’intérêt collectif, de rendre illégal de photographier les trains. À partir du moment où la ville, l’État et les autorités nationales ont envisagé sérieusement de fermer l’espace public au regard, cela faisait du simple fait de regarder cet espace une prise de position sur la collectivité. C’est un peu tautologique. Voici un lieu où le collectif et l’individuel s’entrecroisent. Par le simple fait de regarder cela avec une caméra, tu mets cette contradiction en évidence et tu la démolis. Voilà la raison. […]

Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations où vous le trouverez dans son intégralité. French and English version available.

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