Une conversation avec Eva Leitolf


Eva Leitolf est une photographe rare. Elle produit peu, mais traite de sujets graves : le colonialisme, les crimes racistes ou l'immigration. Elle le fait avec une grande économie de moyens. Elle n'est jamais dans la démonstration ou l'emphase. Les modalités de la production de sens l'intéressent tout autant que les thèmes qu'elle choisit. Elle revient ici sur les deux livres qu'elle a déjà publiés, Rostock Ritz et German Images. Elle aborde également ses pistes de réflexion sur la forme à donner à son nouveau projet, Postcards from Europe et l'importance qu'elle accorde au lien texte image. Rencontre à Paris en novembre dernier.


Peux-tu m’expliquer le sujet de ton premier livre Rostock Ritz que je n’ai jamais vraiment compris ? Tu m’as dit un jour que c’était peut-être un sujet très allemand. [rires d’Eva]

Oui ça l’est probablement, mais pas uniquement. En 2004, je me suis rendu à plusieurs reprises en Namibie, une ancienne colonie allemande. C’était exactement 100 ans après le génocide des Herero et des Namaqua par les troupes allemandes. Je me demandais comment les habitants actuels, les Herero, mais aussi les descendants des colons allemands, s’accommodaient de cette histoire. Pour moi, il s’agissait donc de rechercher des traces de ce passé. J’ai passé du temps dans des fermes appartenant à des Namibiens d'origine allemande, mais j’ai également assisté à des fêtes ou des commémorations. D’un côté, en effet il s’agit peut-être un sujet très allemand, mais ce passé colonial est partagé par de très nombreux pays européens. Donc, il me semble que ce travail peut-être considéré comme représentatif de cette part de l’histoire de l’Europe.


Ton deuxième livre, German Images – Looking for Evidence, traite de crimes racistes commis en Allemagne. C’est un projet que tu as mené en deux temps. D’abord en 1992-1994 puis en 2006-2008. Dans les images les plus récentes, tu te contentes de montrer des lieux paisibles où ont eu lieu les crimes. Dans les plus anciennes, il y a des personnages, des traces des événements, une tentative de documentation factuelle. Pourquoi cette évolution ?

La première partie correspond à mon travail de fin d’études à Essen. Je l’ai achevé en 1994. À cette époque, j’étais vraiment bouleversée par la manière dons la presse allemande traitait du sujet des néonazis et des agressions racistes. Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais à cette époque, à travers toute l’Allemagne, à l’Est comme à l’Ouest, il y avait beaucoup d’agressions très spectaculaires et très brutales contre des résidences pour réfugiés et contre des maisons où vivaient des étrangers. Par ce travail, je cherchais à comprendre comment Der Spiegel, par exemple, traitait ce sujet. Je pense que la presse écrite, Der Spiegel, mais aussi Bild Zeitung, par leurs récits, ont participé à la création d’une psychose écrasante à travers toute l’Allemagne. Il y avait toutes ces couvertures, toutes ces photos : on voyait des bateaux surchargés de demandeurs d’asile voguant vers l’Allemagne, ou des gens aux frontières tentant de pénétrer dans le pays. Les couvertures affirmaient encore que l’État allemand était impuissant. Puis les attaques racistes ont débuté, et les journaux ont qualifié les auteurs de ces faits d’"enfants-nazis". Donc, clairement, la presse a créé un récit à partir de ces éléments : le flot des demandeurs d’asile, l’État impuissant puis ces mystérieux "enfants-nazis"qui commettaient des crimes racistes. J’en suis venue à penser que nous n’aimions pas du tout ce récit, qu’il ne correspondait pas à notre réalité.

Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations où vous le trouverez dans son intégralité.

French and English version available.


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