Une conversation avec Lewis Baltz


Lewis Baltz écrivait un jour “qu'il pourrait être utile de penser la photographie comme un espace profond et étroit entre le roman et le film.” Il y avait donc une profonde logique à faire dialoguer son œuvre avec celle de cinéastes qui l'ont marqué. C'est ce que propose Le Bal avec l'exposition Common Objects à voir jusqu'au 24 août prochain. Les séries mythiques de Lewis Baltz telles que Candelstick Point, Tract Houses, Sites of Technology ou Ronde de Nuit y entre en résonance avec les films d'Alfred Hitchcock, Michelangelo Antonioni et Jean-Luc Godard. À cette occasion, remise en avant d'un entretien réalisé en 2012. Cette année-là Lewis Baltz venait de publier Texts, recueil d’essais et d’articles. Il faut lire ces écrits. Parce qu’ils éclairent l’œuvre d’un artiste majeur bien entendu. Mais aussi pour la force de sa réflexion sur l’art, la crise de la représentation ou celle des institutions photographiques. Il faudrait encore s’attarder sur la charge politique de l’art ou souligner l’humour ravageur de Baltz. Rencontre, début juillet, au Café de Flore.


Votre livre Texts s’ouvre sur “Notes on recent industrial Devlopments in Southern California” écrit en 1974. Je suis frappé dans ce texte très informé, presque technique, par votre attention à l’urbanisme et l’architecture. D’où vient cet intérêt perceptible dans votre œuvre dès The Prototype Works ?

L’architecture m’attire parce que le monde m’intéresse. Elle est la part la plus vaste et la plus durable des créations humaines. Mais je suis attiré moins par l’architecture conçue par des auteurs comme Rem Koolhas ou Jean Nouvel –personnes que j’adore et admire– que par la sous-architecture. Cette sous-architecture forme 99 % de notre environnement visuel. Elle a toujours exercé sur moi une puissante fascination parce que j’ai été élevé dans ce cadre. J’ai grandi dans le sud de la Californie tandis que cette région se transformait, du moins la partie où je vivais. D’un tissu de bourgades agricoles à l’économie basée sur la culture des agrumes, elle est devenue une zone urbaine de 4 millions et demi d’habitants. Cela se passait sous mes yeux. Je trouvais cela affreux et en même temps intriguant.


Dans un texte important sur Park City (1), vous introduisez l’expression “landscape as real-estate”. Votre art est-il, non pas engagé, mais politique…

Oui. Oui, bien sûr.


Photographier de l’architecture, des paysages, est-ce une manière de tenir un discours sur la production de richesse, sur le système capitaliste ?

Mon Dieu, j’espère bien que ça l’est ! Tout sujet pourrait l’être, mais celui-là assurément, du fait de la cynique marchandisation des conditions de vie des gens. Une maison porte une grande charge émotionnelle. Elle fait sans doute davantage partie de l’identité de chacun qu’une voiture, des habits ou même une nationalité. L’imaginaire américain véhicule cette notion : “la maison d’un homme est son château”. Mais aujourd’hui, la maison d’un homme définit son pouvoir d’achat, où même, comme on l’a vu récemment, son absence de pouvoir d’achat. (2) Une maison est une marchandise comme une autre. Nous vivons dans un monde où tout est marchandise. Et ce qui ne l’est pas encore le devient. Vous ne serez sans doute pas très surpris si je considère ce projet comme ni très sain, ni très brillant. […]

Cet entretien a été repris dans mon livreConversations où vous le trouverez dans son intégralité.

French and English version available.


Portrait Lewis Baltz © Slavica Perkovic

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