Une conversation avec Mathieu Pernot



Tout a déjà été photographié et le sera encore. Plus problématique, les représentations sont des points de vue qui façonnent le réel. Mathieu Pernot en a pleinement conscience. Aussi, il inscrit résolument sa pratique dans cette histoire de la photographie. Le dialogue des images entre elles est au cœur de son travail. Ce que révèle sa remarquable exposition au Jeu de Paume à Paris est la profonde logique interne de son œuvre par la mise en perspective de ses différentes séries. Il faut aussi entendre le discours d'un photographe qui est allé à la rencontre des Roms et des migrants. Rencontre dans le brouhaha du café du musée.


Avoir une rétrospective de milieu de carrière au Jeu de Paume est forcément un événement marquant. Qu’en retiens-tu ?

Pour moi, ce n’est pas une rétrospective. C’est, disons, un bilan d’étape. Mais en effet, j’ai 44 ans. Je te disais tout à l’heure que je travaille depuis 20 ans. Donc cette exposition représente 20 ans de vie avec la photographie et avec la famille Gorgan. C’est un événement plutôt heureux pour moi, mais qui n’est certainement pas une fin. Je ne parlerais vraiment pas de rétrospective dans le sens où il y a ici moins de la moitié des travaux que j’ai réalisés. Il y a peut-être les plus connus. Si je devais refaire cette exposition, elle pourrait être tout autre.


Le fait vraiment particulier pour moi est de balayer pour la première fois 20 ans de pratique et de faire discuter mes images avec d’autres de mes images, ce que je n’avais encore jamais fait. J’ai créé des vis-à-vis, j’ai mis en relation des images réalisées dans des périodes différentes qui racontent des histoires différentes. Par exemple, la petite fille qui se cache le visage dans le photomaton, elle est là, à l’entrée de l’exposition, comme si elle ne voulait pas voir, comme si elle ne voulait pas être vue. Elle tourne le dos au camp de Saliers qui est derrière elle, comme si elle ne voulait pas voir cette histoire. Comme si elle était inconsolable, peut-être, de ce qui s’est passé.


Les petits enfants des photomatons sont en face des cours de prison. Et parmi ces petits enfants, certains iront plus tard dans ces cours de prison. Les Hurleurs sont eux à côté des cours de prison, mais ils sont aussi en face des immeubles qui s’effondrent comme si, peut-être, leurs cris étaient en relation avec ces immeubles. Dans la dernière salle, l’on trouve à la fois le feu de la caravane, les portraits de la famille et Les Migrants. Cela forme là encore un ensemble qui n’a pas lieu de coexister. Mais peut-être quelque chose advient-il autour du silence et de la disparition. Comme en d’autres lieux, autour du bruit avec Les Hurleurs et les Implosions. L’idée était de faire un montage de séries qui n’avaient jamais été montrées ensemble jusqu’à présent.

Cet entretien a été repris dans mon livre Conversations 2 où vous le trouverez dans son intégralité.


Portrait : Anna Malagrida

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