POLKA

numéro 21

Chroniqueur

Mars 2013

Polka Magazine.com

La Chronique de Rémi Coignet

Rosette, Mauricette et Roby, Zoé Beausire

Kominek book

Peut-on regarder en face des sujets qui dérangent ? Le premier réflexe à la vue du livre de Zoé Beausire est de s’en détourner. Puis l’on y revient. Rosette, Mauricette et Roby rebute car il traite d’un sujet que nous préférons généralement faire mine d’ignorer : le grand âge, la dépendance, la fin de vie. Réalités qui renvoient à notre propre finitude, à celle de nos proches, à l’idée de souffrance, de déchéance physique. Tous thèmes qui, dans des sociétés occidentales vieillissantes, devraient être centraux mais sont, de fait, dissimulés derrière le culte de la jeunesse, des corps parfaits. Si le sujet n’est pas neuf, la maturité du regard et de la réflexion de la photographe, née en 1987, impressionne.

Zoé Beausire a représenté des proches : Rosette est sa grand-mère paternelle et Mauricette sa grand-tante. Les deux sœurs vivent ensemble. Roby, le grand-père maternel, lui vit seul. La vue de corps usés et de scènes intimes cause le rejet initial. L’une des femme est perçue au sortir de la douche ou en train de se vêtir portant uniquement soutien-gorge et collants. L’homme, plus abimé encore par la vie, semble souffrir à chacun de ses mouvements.

Passé cet instant de malaise, la justesse des images, de leur agencement, de leur absence de sensationnalisme retient l’attention. Par de-là les affronts du temps, le livre est une réflexion sur les plaisirs de la vie, aussi minces soient-ils : l’une des femme vernit ses ongles de pieds ou écoute un 45 tour. Une sortie à la campagne est une bouffée d’air, quand une cigarette est un plaisir coupable mais assumé. Le décor quotidien est resté inscrit dans les années 1970 ou 80 mais il convient. Signe d’une forme de renoncement à un futur.

Structurellement, Rosette, Mauricette et Roby est divisé en trois séquences. La première, de style documentaire, se consacre à la vie des deux sœurs. La deuxième, en forme de leporello (des pages se dépliant en accordéon) propose des photos à l’évidence mises en scène. Manière d’affirmer l’artifice de toute représentation. Le livre se clôt sur un retour documentaire consacré à Roby. Nombre de notions mises en jeu par la photographie sont ici embrassées : le désir de voir et le déni de réalité, tout comme les conventions qui rendent une figuration du réel acceptable ou pas. Humble volume broché aux pages cousues d’un simple fil kaki, Rosette, Mauricette et Roby est aussi modeste que fort.