POLKA

numéro 22

Chroniqueur

Juin 2013

Polka Magazine.com

La Chronique de Rémi Coignet

America, My Way, Matej Sitar

The Angry Bat

Parti de Seattle, Matej Sitar est descendu jusqu’à San Diego avant de remonter la côte Ouest jusqu’au Yukon canadien. Soit 25 000 kilomètres parcourus en deux mois. Il a photographié son périple au Polaroid SX-70. America, my way, encourrait deux écueils, tous deux évités. Le premier était ce que l’on pourrait nommer le syndrome des photographes européens en Amérique. Bien souvent, ceux-ci, écrasés par leur connaissance et leur amour de la photographie américaine n’en livrent qu’un pastiche. Par l’emploi du Polaroid, Matej Sitar a pris ses distances avec le modèle dominant de la photographie couleur. Ne manquant cependant ni de culture, ni d’humour, le photographe Slovène glisse quelques citations : une station service reconvertie en agence immobilière porte la mention « Real Estate » double référence à Ed Ruscha. Un téléviseur scintillant dans un angle de mur évoque Robert Frank.

Par le choix du Polaroid, le deuxième risque, pour le photographe, était de disparaître derrière le film. En effet, l’esthétique des Polaroid est si forte, si particulière, qu’il est bien souvent difficile de leurs attribuer un auteur. À l’exception notable de quelques maîtres que l’on reconnaît immédiatement, Walker Evans ou Kertész. C’est par l’editing et par la construction de son livre que Sitar se tire de ce piège. America, my way,  se compose de trois cahiers regroupés dans un subtil emboitement de carton. Neuf images se répètent d’un cahier à l’autre. Elles forment l’ossature du récit, le point fixe de l’editing. 30 autres sont différentes. Le procédé peut surprendre mais tout photographe sait, qu’au cours d’un editing, certaines photos s’imposent d’elles mêmes quand d’autres ne trouvent leur place qu’en fonction des premières. Ce sont donc les potentialités de construction d’un corpus qui sont ici mises en évidence. Ce choix convoque également le fonctionnement de la mémoire : certains souvenirs sont omniprésents quand d’autres apparaissent par éclipses. Renforçant la mélancolie inhérente au Polaroid, de courtes sentences poétiques, comme tapées à la machine, font d’America, my way l’équivalent d’une missive postée « On the road ».

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